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FAQ
et les utopies négatives

FAQ appartient à une tradition
bien connue du cinéma, de la B.D. et de la littérature du XXe
siècle: celle des «utopies négatives». Dans cette famille, on
peut citer, parmi tant d'autres
œuvres,
1984, Matrix, Le Meilleur des mondes, Le Maître du
Haut-Château, Brazil, THX 1138, Bienvenue à Gattaca.
Toutes ont en commun deux éléments fondamentaux: le scénario
totalitaire —un totalitarisme triomphant, mondial, déshumanisé,
sourd à toute remise en question—, et le personnage —individu
anonyme— qui se rebelle contre le système.
Selon les cas, le contrôle
totalitaire est plus ou moins brutal ou placidement subi par la
population, la rébellion du personnage est, quant à elle, plus
ou moins délibérée ou accidentelle.
L'expérience
historique du totalitarisme a marqué la conscience collective de
notre temps, et l'utopie négative est devenue un outil de
référence irremplaçable, une forme d'expression efficace de nos
peurs et de nos angoisses sociales. Elle a ainsi pu dénoncer une
réalité contemporaine, ou, en d'autres occasions, se révéler
tragiquement prophétique.
On retrouve
dans FAQ
les ingrédients habituels aux utopies négatives —dans
la mesure où ce sont ces éléments qui fondent le genre lui-même—: contrôle
omniscient, répétition obsessionnelle des règles, dégradation du
milieu ambiant, raréfaction des relations humaines et censure de
la sexualité. Son originalité réside dans l'aspect contemporain
des causes du totalitarisme qu'il met en scène. A chaque époque
son cauchemar. Les années 40, massacrées par le nazisme et le
stalinisme, ont engendré, comme s'il ne pouvait en être
autrement, 1984.
Les dernières années du XXe siècle, révolutionées par internet
et les découvertes dans l'ingénierie génétique ont donné
Bienvenue à Gattaca et Matrix. FAQ
toutefois se distingue de cette vague de technocauchemar
qui a dominé ces dernières décennies pour retrouver le langage
de la politique-fiction, un genre très fréquenté par les auteurs
de science-fiction antérieurs à la Seconde Guerre Mondiale.
En ce sens, et sans prétendre abolir les distances,
FAQ
doit beaucoup plus à un George Orwell ou, bien qu'il soit
postérieur, à un Philip K. Dick qu'aux frères Wachowski.
A l'origine de toute
utopie négative, il u a une question clef: Que se
passerait-il si tout cela allait plus loin et plus fort?. Il
s'agit donc de prendre une situation actuelle et de la pousser à
l'extrême, jusqu'à ses limites, de façon à obtenir un aperçu de
ses conséquences. Il s'agit, en fin de compte, de décrire un
triomphe absolu et abominable: le triomphe du nazisme dans Le
Maître du Haut-Château, du stalinisme dans 1984, des
machines dans Matrix. Ce sont des triomphes qui nous
écrasent et font de nous, inexorablement des esclaves.
La
description devient narration avec l'entrée en scène du
personnage principal, du rebelle. Au bout de son chemin, il ne
trouvera pas nécessairement la victoire —il ne l'obtient
que très rarement— mais il nous servira de guide, d'aimable
amphitryon dans ce monde de terreur. Guidé par lui, comme Dante
par Virgile, nous parcourrons les cercles concentriques de
l'enfer dans la direction normale: de la périphérie vers le
centre du pouvoir. Dans presque toutes les utopies négatives, le
personnage principal part des faubourgs les plus reculés de
l'anonymat pour se retrouver, projeté par sa prope rébellion,
dans le bureau du grand chef, ou du représentant d'un grand chef
toujours absent.
FAQ
voit le jour, c'est sûr, à l'époque du
cyberespace, du changement climatique et des débats de la
bioétique. Mais cette époque, c'est aussi celle de la
globalisation, du politiquement correct et du Nouvel Ordre
mondial. Et ce sont ces thèmes-là qui nous ont incités à nous
poser la fameuse question clef: Que se passerait-il si tout
cela se développait au maximum?... FAQ
n'est pas un film réactionnaire ou
misogyne. Pas du tout dans l'absolu. Il propose simplement la
vision de ce que pourrait donner, entre autres, le triomphe
absolu en Europe d'un certain type, radical, de féminisme, ou
d'un certain type, prédateur, de globalisation. Les machines, la
technologie, la science-fiction propement dite ne sont ici que
des accessoires, des éléments inévitables mais secondaires. Le
cliché habituel veut que, partant de la réalité contemporaine,
on en rajoute dans l'horreur d'une chose déjà atroce —que se
passerait-il, par exemple, si les nazis triomphaient
définitivement?—
l'originalité de
FAQ
est de poser le problème d'un cauchemar alternatif: que se
passerait-il si triomphait de façon définitive, inconsciente et
radicale, le politiquement correct?...
L'application
d'un miroir convexe à notre réalité actuelle est un des deux
axes de FAQ.
L'autre est la question de la réalité, un thème qui perce aussi
dans pas mal d'utopies négatives. Quelque chose d'inévitable, en
effet, dans la mesure où le contrôle totalitaire absolu crée un
enfermement, dans un système étroit parfaitement clos qui, par
essence et en bonne logique, est inconcevable: Ce n'est pas
possible que rien d'autre n'existe à l'extérieur!...
Les personnages des utopies négatives se débattent toujours dans
une double fuite: l'une est extérieure, physique, spatiales,
géographique; l'autre est intérieure, avec des doutes qui les
assaillent sur la réalité dans laquelle ils vivent, son degré de
cette réalité, le degré de vie dans la vie, de mort dans la
mort, de vie ou de mort dans des états intermédiaires, avec des
questions, aussi, sur la possibilité qu'il existe d'autres
réalités. Tout cet univers de cauchemar devient,
par sa nature même,
effectivement un cauchemar. Et le dormeur, le rebelle, finit par
prendre conscience de la nature cauchemardesque
–onirique–
de sa prope existence. La rébellion ultime consiste, bien sûr, à
se réveiller de ce rêve: Neo de Matrix, Winston Smith de
son Océanie, Mr. Savage de son Meilleur des mondes,
Sam Lowry de Brazil, THX1138 de sa cité souterraine,
Juliana de ses Etats des Montagnes Rocheuses... Et Nono
de la Fraternité de Metacontrol... Les méthodes employées
seront successivement: se déconnecter, désobéir, se suicider,
devenir fou, s'enfuir, comprendre... disparaître. Des chemins
qui tous convergent vers une même fin.
FAQ
n'est pas seulement une utopie négative,
c'est aussi un film sur l'utopie négative. le titre signifie Frequently Asked Questions: «Questions
les plus souvent posées».C'est
un terme très utilisé sur internet. Dans une page web, il se
présente comme un lien vers les questions le plus fréquentes
accompagnées de leur réponse. Ce film pose beaucoup de questions.
C'est au public de chercher les réponses.
Carlos
Atanes
Barcelone, novembre 2003
(Traduction
française par Monika Swuine) |
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